Homme tenant en main un outil pour travailler du bois

Décès de Gérard Pierré sj

Les Amis de Paul Feller ont l’immense douleur de vous faire part du décès Gérard Pierré sj, Prêtre et Jésuite, ministères Pastoraux dans les paroisses de Troyes, bibliothécaire de la Maison de l’Outil et de la pensée ouvrière, aumônier des Soeurs Oblates de Saint-François-de-Sales, survenu le vendredi 3 avril 2020, à l’âge de 96 ans.

 

Témoignage de Dominique Naert à l’occasion du décès de Gérard Pierré S.J

Je n’ai vraiment connu Gérard Pierré qu’en 1978 à l’ICAM (Institut Catholique des Arts et Métiers), où Paul Feller venait le saluer après sa consultation à l’hôpital de Lille pour sa polymyosite… J’étais rôleur (animateur de la communauté) de la Maison des Compagnons de Villeneuve d’Ascq et je servais de chauffeur à Paul.

Ces derniers jours, nous pensions à Gérard, nous inquiétant de la pandémie.

Et puis un film sur la résistance dans les Vosges, début avril me faisait remémorer qu’à 18 ans il avait rejoint le maquis où il avait été fait prisonnier et conduit à Dachau.

C’est là que pour la première fois, il avait croisé Paul Feller, lors de la libération du camp. Peu après sa libération, il rentrera au Noviciat à la Croix sur Ourcq. Ce fils d’instituteur tenait sa vocation d’avant la guerre. Elle s’affirmera en captivité pendant laquelle il côtoiera de fortes personnalités religieuses et en particulier des Jésuites. Gérard nous raconta sa captivité dans le détail il y a dix ans : il s’était d’ailleurs prêté à un enregistrement filmé. Ces études le conduiront à Science PO. Les Jésuites avaient tablé sur ses capacités intellectuelles afin qu’il enseigne l’économie. Je me souviens d’une anecdote : une question nous taraudait sur la financiarisation de l’économie. Cette scène se passait il y a 15 ans peut-être. Il avait très simplement répondu : « la dérégulation ! ». Puis il avait pris le temps de nous expliquer, Reagan, Pompidou, le dollar, l’or… C’était limpide. Il devait avoir été un fin pédagogue.  Il continuait de lire régulièrement les journaux économiques.

Quand nous l’avions croisé à Lille en 1978, Paul m’avait expliqué que Gérard avait été son adjoint pendant 6 ou 7 ans à la suite d’une forte dépression. Gérard m’avait paru simple et très respectueux de Paul. En fait autant Paul était impétueux que Gérard était stoïque. Autant l’un était théâtral que l’autre était calme et humble. L’eau et le feu. Le langage vert de Paul devait souvent choquer Gérard. Pour autant, ce dernier avait compris, ressenti l’intensité, la quintessence du message de Feller qu’il a su nous décrypter, nous enseigner depuis la création de l’Association des Amis de Paul Feller en 1979 dont il a été le secrétaire pendant 21 ans.

En fait, Gérard ne jugeait pas les Hommes, tout au moins il avait le recul, la sagesse de les accepter tels qu’ils étaient. Sa tolérance n’était pourtant en rien une faiblesse et nous avons pu le voir se fâcher (très rarement) lorsque les Amis du premier cercle, ceux qui avaient constitué l’association des Amis de PF (ils étaient 10 à l’origine, choisis par Feller sur son lit de mort), en venaient à des débordements. C’est vrai que chacun d’entre eux se pensait détenteur de la pensée de Paul. Chacun pouvait partir à l’assaut tel Sancho Pança pour défendre une part de la pensée de Paul qu’il croyait avoir compris. Pour moi, seul Gérard Pierré en avait réellement saisit le fond. Sans doute d’ailleurs, avaient-ils beaucoup parlé ensemble. Il avait médité cette pensée, en avait fait une exégèse quasi exhaustive. Mais plus encore, il avait développé une pensée propre qui allait au-delà de celle de Paul sur de nombreux sujets. Pas plus importante, non, (Paul a créé une œuvre imposante) mais complémentaire, avec des nuances que nous devrions désormais étudier. Une fidélité à Paul et à ses idées l’ont amené à nous transmettre des valeurs et une réflexion profonde. Sans doute avait-il emprunté le chemin de l’apprenti qui observe le maître, le regard pénétrant au plus profond de son cœur jusqu’à s’imprégner de la personnalité du maître ; Feller notait qu’émergeait une identité propre de l’apprenti grâce à son génie. Le génie de Gérard Pierré avait fait son œuvre.

Gérard Pierré s’est forgé une réflexion profonde sur la culture ouvrière. Sans doute aussi son compagnonnage avec les livres rassemblés par Paul puis par les compagnons lui ont-ils permis cette acculturation. Il était clairement le seul à connaître au mieux la documentation et la collection de livres de la Bibliothèque. Il a rédigé des fiches sur près de 10 000 livres, aidé par Hélène Kazmierski pendant plus de 10 ans, et par Dominique Cauvé. Il avait lui-même continué le travail entrepris par Jérôme Radwan. Gérard était en mesure d’orienter les chercheurs, qu’ils soient Compagnons ou universitaires, sur des thèmes précis de la littérature ouvrière ou des techniques. C’était un littéraire, un intellectuel. Il a rédigé de nombreux articles sur le journal Transmettre de notre association; articles que nous attendions toujours avec impatience. Son avis était primordial jusqu’au dernier article, en 2019 sur la révolte des « gilets jaunes » où il soulignait le fossé toujours plus grand qui se creusait entre cols blancs et cols bleus,; sur l’arrogance des élites, de plus en plus éloignées de la réalité de la majorité de leurs congénères. L’âge avancé ne le rendait pas tiède, bien au contraire. L’esprit était vif, le verbe précis…

Il avait écrit un livre à partir des notes prises lors du séminaire de l’association qui s’était déroulée à Vézelay et un essai sur la spiritualité de Paul Feller. Il a été très précieux dans la rédaction du livre édité par la Maison du Boulanger « Paul Feller, la voix de l’apprentissage ». Son témoignage a enrichi fondamentalement nos connaissances.

Gérard était scrupuleux, loyal, concentré : certains pouvaient le trouver taciturne. Il était profondément jésuite. Tenant pour lui les recommandations d’Ignace de Loyola … puisque Jésus était charpentier, il s’était fait maçon. Chaque année pendant près d’un demi-siècle, tous les étés dans les Vosges, il maçonnait chez sa sœur. Il aimait évoquer les murs en pierre qu’il édifiait. Une sorte d’esprit de corps qu’il testait avec moi.

Merci Gérard pour tout… Pour tous ceux qui tentent de continuer le chemin tracé par Paul Feller. Cette période est propice aux souvenirs et à la méditation. Elle est aussi propice à comprendre le monde tel qu’il est ; de l’importance des métiers de service et des métiers manuels; ceux dont on dit qu’ils forment la 2e ligne ; on semble en redécouvrir l’importance dans cette période de confinement. Feller parlait de la base arrière. Vous avez tenu le flambeau que désormais vous nous passez : Nous tenterons d’être à la hauteur pour rallumer la flamme d’une Humanité plus civilisée et respectueuse de son écosystème… Tout comme le colibri participant à éteindre l’incendie d’une forêt, nous ferons notre part. Et un jour viendra où la parole de Paul, votre parole atteindront leur cible… L’esprit ouvrier reviendra-t-il s’interrogeait Feller ; ce à quoi il répondait : je crois qu’il revient déjà.

Rassurez-vous, Gérard Pierré S.J, il revient vraiment…

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